POURQUOI LES ETATS-UNIS ONT INSTAURE LA PROHIBITION ?
Églises protestantes, militantes de la tempérance et milieux industriels : comment une coalition improbable imposa l’interdiction de l’alcool.
Un siècle de mobilisation contre l'alcool
La Prohibition n’est pas née d’une décision soudaine prise par une Amérique unanimement hostile à l’alcool. Elle fut l’aboutissement de près d’un siècle de mobilisations religieuses, sociales et politiques. Des pasteurs protestants dénonçaient le saloon comme un foyer de corruption morale. Des femmes y voyaient une menace pour la sécurité économique et physique des familles. Certains industriels associaient la sobriété à la discipline, à la ponctualité et à la productivité de leurs ouvriers. Enfin, l’Anti-Saloon League transforma ces intérêts différents en une redoutable machine de pression électorale.
Le 18 décembre 1917, le Congrès proposa le XVIIIe amendement. Celui-ci fut ratifié par les États le 16 janvier 1919, avant d’entrer en vigueur un an plus tard. Il interdisait la fabrication, la vente et le transport des boissons alcoolisées, ouvrant une expérience nationale qui durerait jusqu’en 1933. La Prohibition fut donc moins la victoire d’une seule idéologie que celle d’une coalition temporaire. Ses membres ne poursuivaient pas tous le même objectif, mais ils partageaient le même adversaire : le commerce de l’alcool.
01 — Une croisade morale portée par les Églises

Bien avant que l’interdiction ne soit inscrite dans la Constitution, la tempérance occupait déjà une place importante dans la vie religieuse américaine.
À partir du XIXe siècle, de nombreux pasteurs protestants présentent l’ivresse comme un danger à la fois individuel et collectif. Elle éloignerait l’homme de Dieu, affaiblirait son sens moral et menacerait l’équilibre de la famille. Le saloon devient alors beaucoup plus qu’un débit de boissons : il représente un lieu où se concentreraient le jeu, la violence, la prostitution et la corruption politique.
Cette vision se diffuse notamment dans les communautés méthodistes, baptistes, congrégationalistes et dans d’autres courants du protestantisme réformateur. Les sermons, les réunions publiques et les associations paroissiales constituent un réseau déjà implanté dans une grande partie du pays.

L’Anti-Saloon League, créée en 1893 à Oberlin, dans l’Ohio, comprend rapidement la force de cette infrastructure. Elle ne cherche pas à créer une nouvelle religion ou un nouveau parti : elle utilise les Églises existantes pour diffuser ses campagnes, lever des fonds et mobiliser les électeurs autour d’un objectif unique. Son fondateur, le pasteur Howard Hyde Russell, la concevait précisément comme un mouvement capable d’unir les Églises américaines contre le commerce de l’alcool. Le message est volontairement simple. Fermer les saloons permettrait de restaurer l’ordre moral, de protéger les familles et d’améliorer la société.
Mais cette croisade possède également une dimension identitaire. Une partie du mouvement oppose l’Amérique protestante, rurale ou issue des petites villes, aux populations urbaines d’origine allemande, irlandaise ou catholique, dont les pratiques sociales sont souvent associées aux brasseries et aux saloons. La campagne contre l’alcool porte ainsi les tensions culturelles d’un pays profondément divisé.
02 — Les femmes transforment la maison en question politique

Les femmes ne furent pas de simples soutiens du mouvement prohibitionniste. Elles comptèrent parmi ses principales organisatrices.
Fondée en 1874, la Woman’s Christian Temperance Union, ou WCTU, devint la plus importante organisation féminine des États-Unis à la fin du XIXe siècle. Ses milliers de sections locales permirent à des femmes qui ne disposaient pas encore du droit de vote national de participer à la vie publique, de prendre la parole, de rédiger des pétitions et d’organiser des campagnes.
Pour ces militantes, la question de l’alcool n’est pas abstraite.
Dans une société où l’argent du foyer est généralement contrôlé par le mari, l’ivresse d’un père peut priver toute une famille de ressources. Elle est aussi associée aux violences domestiques et à l’insécurité des femmes, qui disposent encore de peu de moyens juridiques ou économiques pour se protéger.

La tempérance devient donc une politique de protection du foyer.
Cette expression permet aux militantes d’étendre leur rôle traditionnel de mère et d’épouse à l’espace public. Puisque les femmes sont présentées comme les gardiennes morales de la famille, elles revendiquent le droit d’intervenir contre tout ce qui menace cette famille.
Sous la direction de Frances Willard, la WCTU élargit progressivement son action à l’éducation, à la réforme des prisons, aux conditions de travail et au droit de vote des femmes. La lutte contre l’alcool devient une porte d’entrée vers une participation politique beaucoup plus vaste.
Toutes les Américaines n’étaient évidemment pas favorables à l’interdiction. Le mouvement des femmes n’était ni uniforme ni exclusivement prohibitionniste. Mais la WCTU donna à la cause une présence locale, une légitimité sociale et une capacité de mobilisation que les organisations masculines ne possédaient pas seules.
03 — Quand la sobriété devient un intérêt industriel

À la croisade morale et à la protection des familles s’ajoute un raisonnement plus pragmatique : celui de l’efficacité économique.
L’industrialisation transforme profondément l’organisation du travail. Les machines, les horaires fixes et les chaînes de production exigent des ouvriers présents à l’heure, attentifs et capables de supporter de longues journées. Pour certains chefs d’entreprise, la consommation d’alcool est synonyme d’absentéisme, d’accidents et de baisse de productivité.
Des propriétaires d’usines soutiennent donc la tempérance, non parce qu’ils partagent nécessairement toutes les convictions religieuses des pasteurs, mais parce qu’ils pensent qu’une main-d’œuvre sobre sera plus régulière et plus disciplinée. Les Archives nationales américaines signalent explicitement ce soutien d’une partie des industriels aux campagnes de tempérance.
Le saloon inquiète également certains employeurs pour une autre raison. Il constitue un espace de sociabilité ouvrière dans lequel circulent des idées politiques, syndicales et réformatrices. En limiter l’influence peut alors apparaître comme une manière de contrôler non seulement les habitudes de consommation, mais aussi l’organisation collective des travailleurs.

Enfin, la campagne bénéficie de soutiens financiers importants. John D. Rockefeller père, industriel et philanthrope baptiste, figure parmi les donateurs de l’Anti-Saloon League. Son soutien illustre les passerelles qui peuvent alors exister entre conviction religieuse, philanthropie et pouvoir économique.
Il serait pourtant trompeur de présenter les milieux d’affaires comme un bloc prohibitionniste uniforme. Les brasseurs, distillateurs, restaurateurs et de nombreux entrepreneurs urbains combattent l’interdiction. Même certains soutiens initiaux, dont John D. Rockefeller Jr., finiront par demander son abrogation lorsqu’ils constateront les conséquences de son application.
La contribution des industriels est donc réelle, mais partielle. Il ne s’agit pas d’un complot centralisé : plusieurs intérêts distincts se rejoignent temporairement autour de la même politique.
04 — L’Anti-Saloon League transforme la cause en machine politique
Les Églises apportent les réseaux. Les femmes fournissent la mobilisation locale. Certains milieux d’affaires apportent de l’argent et des arguments économiques. Mais aucun de ces soutiens ne suffit encore à modifier la Constitution.
La véritable force politique du mouvement réside dans l’Anti-Saloon League. Contrairement au Parti de la Prohibition, elle ne cherche pas à conquérir directement le pouvoir. Elle agit à l’intérieur des partis existants et juge les candidats sur une seule question : soutiennent-ils ou non l’interdiction de l’alcool ?

Un responsable politique peut être conservateur ou progressiste, républicain ou démocrate. S’il vote avec la League, elle peut le soutenir. S’il s’y oppose, elle mobilise ses réseaux contre lui.
Cette stratégie réduit une question sociale complexe à un choix électoral immédiatement compréhensible. La League publie des journaux, distribue des brochures, organise des conférences et transmet aux électeurs les positions des candidats. Elle devient une importante organisation de propagande et de lobbying, capable de produire des millions de pages de publications.
En 1916, avec l’appui de la WCTU et des autres forces favorables à la tempérance, elle contribue à l’élection des majorités qualifiées nécessaires au Congrès pour soumettre un amendement constitutionnel aux États. Ce n’est donc pas seulement la popularité de l’idée prohibitionniste qui explique sa victoire. C’est aussi la capacité exceptionnelle de ses défenseurs à transformer une conviction morale en discipline électorale.
05 — La guerre ouvre la dernière fenêtre
Lorsque les États-Unis entrent dans la Première Guerre mondiale en 1917, le mouvement prohibitionniste existe déjà depuis des décennies. La guerre ne le crée pas, mais elle lui offre une occasion politique décisive.
Dans un pays mobilisé, la sobriété peut être présentée comme un acte patriotique. Les céréales utilisées pour produire de l’alcool seraient plus utiles à l’alimentation des soldats et des populations. Boire devient un gaspillage au moment où la nation réclame des sacrifices.

Les brasseries américaines, dont plusieurs sont liées à des familles d’origine allemande, souffrent également du climat antiallemand. Les prohibitionnistes exploitent cette hostilité en associant parfois la bière et ses producteurs à l’ennemi. L’Anti-Saloon League utilise ainsi le contexte de guerre pour renforcer des arguments qu’elle défendait déjà auparavant.
Le mouvement réunit alors presque toutes les conditions nécessaires :
- une justification morale portée par les Églises ;
- une mobilisation sociale organisée par les femmes ;
- le soutien d’une partie des élites économiques ;
- une machine de lobbying capable de peser sur les élections ;
- un contexte de guerre favorable au sacrifice et à la discipline.
Le Congrès adopte la résolution proposant le XVIIIe amendement en décembre 1917. Les trois quarts des États nécessaires à sa ratification sont réunis en janvier 1919. La Prohibition nationale commence officiellement le 17 janvier 1920.
Conclusion — Une coalition plutôt qu’une Amérique unanime
La prohibition a pu voir le jour car des groupes très différents ont réussi à faire de l’alcool le responsable commun de problèmes qui, en réalité, étaient beaucoup plus vastes. Pour les pasteurs, il menaçait la moralité. Pour les militantes, il mettait en danger la famille. Pour certains industriels, il affaiblissait la discipline du travail. Pour les réformateurs politiques, le saloon représentait la corruption des villes et des partis. L’Anti-Saloon League transforma ces préoccupations en une stratégie nationale, puis la Première Guerre mondiale offrit au mouvement le contexte politique favorable à sa victoire.
Mais cette victoire ne signifie pas que tous les Américains voulaient cesser de boire. De nombreux travailleurs, immigrants, habitants des grandes villes et membres de communautés catholiques ou juives considéraient au contraire l’interdiction comme une attaque contre leurs habitudes et leurs libertés. La Prohibition entra donc en vigueur dans une nation déjà profondément divisée.
Cette contradiction explique la suite de l’histoire : la loi pouvait supprimer le commerce légal de l’alcool, mais elle ne pouvait supprimer le désir de boire.
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Que prohibait réellement la Prohibition ?
Fabrication, vente, transport, possession, prescriptions médicales et usages religieux : ce que la loi interdisait réellement — et toutes les portes qu’elle laissait ouvertes.
Personnage associé
Frances Willard — Celle qui transforma la tempérance en mouvement national
Organisation associée
L’Anti-Saloon League — La machine politique qui imposa le XVIIIe amendement
